El Houssaine Louardi, le ministre-médecin qui a mal diagnostiqué le Hirak

Ministre de la Santé depuis 2012, El Houssaine Louardi fait partie des responsables limogés par le roi le 24 octobre suite au rapport de la Cour des comptes sur le projet de développement d’Al Hoceima. Portrait du premier médecin du Royaume au bilan honorable, mais aux détracteurs bruyants.

Son ministère a été visé, avec ceux de l’Éducation nationale, des Sports, de la Culture et de l’Environnement, par le rapport de la Cour des comptes sur la gestion du projet de développement « Al Hoceima Manarat Al Moutawassit ».

La Cour des comptes reproche à ces départements leur « empressement injustifié » à recourir à l’Agence pour la promotion et le développement du Nord pour la réalisation de nombreux projets. Mais contrairement aux autres départements ministériels, c’est le seul point qui concerne le secteur de la Santé dans la synthèse de rapport publiée par la Cour.

Le retard accusé dans la mise en route du centre d’oncologie d’Al Hoceima y est-il pour quelque chose? Il faut attendre le rapport complet de la Cour pour connaître l’ensemble des griefs. Toujours est-il que, décrit comme méticuleux et hyperactif, le ministre a un parcours plus qu’honorable derrière lui. On lui doit nombre de réformes, même s’il demeure vivement critiqué par ses confrères jeunes médecins, qui menaçaient de nouvelles grèves.

Rifain, médecin et militant

Louardi voit le jour en 1954 à Midar, près de Nador. Il hérite de la passion de son père, l’un des premiers médecins généralistes marocains formés en Espagne. Ce dernier décède alors que le petit El Houssaine n’a que 8 ans, ce qui plonge sa famille dans le besoin jusqu’à ce que son frère aîné, Abderrahim, commence à donner des cours à la faculté de droit de Rabat.

Après avoir décroché son baccalauréat, il choisit de se consacrer à la médecine. Passionné de football, il se forge à travers le sport un tempérament de vainqueur, qui se reflète dans son parcours étudiant exemplaire.

À la fin des années 1970, le médecin fraîchement diplômé et imprégné de valeurs humanistes s’engage au sein du PPS et vend à la criée les journaux du parti (Al Bayane et Bayane Al Yaoum). Après le départ de Abdelhafid Oualalou, il prend la tête de la division de la santé au sein du parti, ce qui lui permet d’acquérir une connaissance globale des problématiques du secteur durant ses trois mandats.

Lorsqu’il est nommé ministre dans le gouvernement Benkirane en janvier 2012, Louardi est à Paris et a à peine le temps de prendre un avion et s’acheter un nouveau costume pour la cérémonie d’investiture. Un costume loin d’être trop grand pour lui, au regard des nombreux projets engagés et engagements respectés par le ministre depuis 5 ans. Mais, comme tout responsable gouvernemental, son parcours a aussi été semé d’embûches et de projets inachevés.

Visionnaire de la « démocratie sanitaire »

Dans un entretien à TelQuel en juillet 2015, Louardi déclarait: « il faut avoir une vision ou débarrasser le plancher« . Visionnaire, il l’a certainement été en lançant le titanesque chantier de la baisse du prix des médicaments, défendant une approche de « droits humains et de démocratie sanitaire« . Aujourd’hui, les prix du princeps de 2.600 médicaments sont fixés par les autorités. Une grille tarifaire est établie en fonction d’un benchmark de plusieurs pays.

Mais pour gagner ce pari essentiel, il a dû s’opposer à l’industrie pharmaceutique au cours d’un long bras de fer. Les pharmaciens également étaient mécontents de la mesure, mais Louardi avait prévu plusieurs mesures spécialement à leur attention pour les contenter. La marge brute sur le prix final, qui était auparavant de 30% sur l’ensemble des produits, est maintenant ajustée et stratifiée. Pour les médicaments de moins de 300 dirhams, qui représenteraient plus des trois quarts des produits du marché, la marge a été portée à 34%.

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Autre chantier, et non des moindres, celui de l’extension de la couverture médicale de base à d’autres catégories de personnes ne bénéficiant par de l’assurance maladie obligatoire. Elle est aujourd’hui accessible aux étudiants. Les parents des cotisants et les indépendants devaient aussi pouvoir en bénéficier, mais la loi n’avait pas été approuvée au Parlement, et le processus législatif doit maintenant repartir de zéro. Le panier de soin de l’AMO a également été élargi notamment aux soins dentaires, à l’asthme, au cancer du sein, etc.

Louardi a également tenu sa promesse concernant l’augmentation des effectifs dans les professions de santé: plus de 14.000 médecins et infirmiers ont été recrutés ces dernières années. Le budget de la santé a parallèlement augmenté depuis 2012, en hausse de 21% entre 2012 et 2016. En 2018, le budget prévisionnel du projet de loi de finances est de près de 14,8 milliards de dirhams, en augmentation de 400 millions de dirhams par rapport à 2017.

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Un budget 2017 qui avait été jugé trop faible par le ministre. « 54% sont réservés au personnel, ce qui signifie qu’on a moins de la moitié pour l’investissement« , déplorait Louardi en avril dernier. Appelant à ouvrir un débat sur la question, il avait déclaré en marge d’une rencontre avec les syndicats:  » je suis syndicaliste quand il s’agit des revendications légitimes et raisonnables (…) s’ils veulent former une commission pour appeler le gouvernement à lever le budget, je suis partant« .

Santé mentale, planification familiale, urgences…des chantiers non terminés

Cependant, certains dossiers restent comme des épines dans la voûte plantaire du médecin Louardi. C’est le cas notamment de la planification familiale, dont les prestations devaient entrer dans le panier de soins, ce qui n’a pas été le cas.

Par ailleurs, les chiffres restent largement inquiétants: pas moins de 73% des décès maternels sont évitables et 25,5% des femmes mariées qui tombent enceintes n’ont pas désiré leur grossesse ou l’auraient souhaitée plus tardive.

Quant au projet de loi 10.06 visant à légaliser l’avortement en cas de viol, inceste, mère atteinte de troubles mentaux ou malformation fœtale, qui avait été adopté en juin 2016 par le conseil de gouvernement, celui-ci semble perdu dans les abysses du parlement.

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Concernant les urgences, le ministre, lui-même médecin urgentiste, nourrissait de grandes ambitions. Créer 80 unités d’urgence médicale de proximité notamment. En 5 ans, seules 59 ont été mises en service, selon les communications du ministère lors du bilan de son plan 2012-2016. Sur les 11 SAMU régionaux promis, plusieurs manquent également à l’appel.

La santé mentale, objectif également prioritaire de la stratégie Louardi, n’a pas non plus évolué dans les proportions promises en 2012. Certes, trois hôpitaux régionaux spécialisés en psychiatrie ont été construits, de même que 13 centres d’addictologie et un observatoire des drogues et addictions. Cependant, le programme pour lutter contre le stress au travail, à l’origine de beaucoup de dépressions, se fait toujours attendre.

La révision de la loi sur les troubles mentaux, dont l’actuelle version date encore de 1959, est certes en cours, mais le projet de loi 71-13 sur « la lutte contre les troubles mentaux et à la protection des personnes atteintes de ces troubles », adopté par le gouvernement (mais non encore approuvé par le Parlement), mécontente fortement les médecins. Ceux-ci dénoncent notamment une « approche sécuritaire qui ne voit que la dangerosité des patients« , et le risque de sanctions pénales démesurées pour les praticiens.

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Enfin – et cela a certainement pesé dans la décision royale de remercier El Houssaine Louardi – le centre d’oncologie d’Al Hoceima, qui a fini par être opérationnel en juillet 2017, avait pris un retard important. Il avait en effet été inauguré dès 2008 par Mohammed VI, et son ouverture était l’une des revendications des militants du Hirak depuis le début du mouvement.

Le matériel nécessaire pour répondre aux besoins médicaux de personnes atteintes de cancer n’avait pas été installé en 9 ans, ce qui obligeait les patients à aller se faire soigner dans des centres médicaux éloignés de leur domicile. Le centre est aujourd’hui doté d’un scanner 3D, d’un amplificateur de brillance et d’une source Cobalt HDR (pour les radios), pour un investissement de 15 millions de dirhams.

Dans sa stratégie 2017-2022 présentée en mai dernier, Louardi prévoyait un renforcement des acquis notamment en termes d’extension des effectifs et des équipements, un élargissement de la couverture médicale, la mise en place de programmes spécifiques contre la surdité, les maladies cardiovasculaires et l’hépatite C… Autant de chantiers qu’il ne pourra pas mettre en oeuvre.

© Telquel (Société)